Mon ami Coco

On est là, tous les deux devant l'église, il fait beau mais très froid. je j'ai jamais vu autant de monde dans le village, Coco me parle des amis, de la vie, de la vitesse à laquelle elle passe.

 

"Ça désherbe sec en ce moment,  faut qu'on fasse des trucs, faut qu'on avance, qu'on n'hésite plus, y a plus le temps pour ça".

 

On est venu voir Patrice, il n'a pas voulu rentrer dans l'église comme les autres, alors nous non plus on n'est pas rentré. Il faut être solidaire entre copains, il fait froid.

 

"Tu sais, j'ai découvert que j'étais capable de créer, je tords, je soude, je perce le métal, quand je le travaille j'ai l'impression d'être guidé, comme si ce n'était pas moi l'ouvrier… c'est bizarre, hein".

 

La messe est longue, j'entends à peine ce qui se passe à l'intérieur, juste des sons étouffés et quelques chants lointains. J'étais très angoissé à l'idée de ne pas arriver à l'heure, de rater le début, je ne suis jamais en retard.

 

"La télé m'a téléphoné, elle insistait pour venir me filmer dans mon atelier du Potoroz", j'ai dis non. T'imagines, si j'étais passé à la télé… j'aurais plus été tranquille. J'ai passé 30 ans dans mon bar à voir des tonnes de monde, maintenant je veux être tranquille".

 

Les gens sortent enfin de l'église, nous en profitons pour retourner dans la petite cour avec Patrice, il fait toujours froid, c'est le moment du défilé, la famille, les amis, les voisins.  Certains semblent vraiment tristes, pourtant il fait beau. 

L'ambiance est étrange, même lourde, c'est la première fois que ça arrive à la Chapelle. Avec Coco on se dit qu'on a connu des moments meilleurs, mais on sait pourquoi on est venu. Dans la petite cour entre les deux maisons l'ambiance est morose, pourtant on est tous là, Guitou, Nico, Eric, François, Pascal, Fifounette et Droule, enfin la belle équipe quoi!

Tout le monde s'affaire, tournoie, penche la tête, baisse le regard. Les voix se font murmures, étrange pour un endroit ou normalement le verbe est fort.

C'est bientôt le moment de partir, Guitou me demande si je veux bien faire le quatrième homme, pour moi c'est un honneur. J'avoue que je ne sais pas trop comment m'y prendre, c'est la première fois. Une main dessous et une autre sur la poignée… Il fait très froid, comme tu es lourd mon Patrice.

 

"Ça désherbe sec en ce moment,  faut qu'on fasse des trucs, faut qu'on avance, qu'on n'hésite plus, y a plus le temps pour ça".

 

Coco habite dans la Manche, le Cotentin et pour être encore plus précis, une île au cœur des marais, Selsoif.

On s'est connu il y a bien longtemps. J'avais 6 ans quand mon père pour une raison qui m'est encore floue est venue habiter avec toute notre famille chez "Ma Tante", mademoiselle Auvray. Une femme respectée de tous le village, impliquée des les Kermesses et autres Corsos fleuris. Je me souvient que pour un de ces fameux "défilés" elle nous avait fabriqué des panoplies de "Templiers". Bouclier argenté à grande croix rouge, épée en bois longue comme ma jambe, cape et coiffe. Une allure folle. J'étais fier de descendre la rue Bottin Desylles avec tout le cortège de villageois. il faisait chaud, brandissant avec fougue mon épée dans les airs je la faisais virevolter au dessus de ma tête, la beauté du geste, la prestance du chevalier. Il faisait chaud en ce mois de juillet et toute la peinture argentée de l'épée dégoulinait dans ma main et le long de mon bras.

 

En face de la maison de ma Tante, il y avait le Bar de Lucien Lecoq et sa femme Marie-Aimée, c'est à cette époque que j'ai rencontré Alain. Il était déjà ami avec mon frère Philippe, tous les deux étaient plus vieux de 4 ans. Je rêvais de pouvoir les accompagner dans leurs ballades autour du bourg, de participer comme un grand à toutes les bêtises qu'ils ne manquaient pas de faire. Mais voilà, j'était trop jeune pour eux.

 

Quarante-cinq ans viennent de passer, je viens de discuter avec Alain devant chez Patrice, je pense à ce gamin qui m' a fait découvrir plein de choses et faire plein de conneries. Alain dit "Coco" est devenu une sorte d'hirsute philosophe, plein de sagesse, de questionnement sur le sens de la vie. Depuis 5 ans il s'est retiré de la vie professionnelle. A la mort de son oncle et de sa tante, Coco avait repris l'affaire familiale aidée de sa femme Chantal. Un travail comme un autre, mais…  quoi faire d'autre, autant poursuivre dans la continuait. Coco c'est une personnalité, un Monsieur, un gars que l'on respecte. Mon bar je l'appellerai "Le Rideau Cramoisi"

 

Jules Barbey D'Aurevilly, le "Rideau Cramoisi"

"J'avais bien, sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable anxiété dans le coeur, pendant qu'elle me pressait à m'étouffer sur le sien. J'écoutais, à travers ses soupirs, à travers ses baisers, à travers le terrifiant silence qui pesait sur cette maison endormie et confiante, une chose horrible  : c'est si sa mère ne s'éveillait pas, si son père ne se levait pas  ! Et jusque par-dessus son épaule, je regardais derrière elle si cette porte, dont elle n'avait pas ôté la clef, par peur du bruit qu'elle pouvait faire, n'allait pas s'ouvrir de nouveau et me montrer, pâles et indignées, ces deux têtes de Méduse, ces deux vieillards, que nous trompions avec une lâcheté si hardie, surgir tout à coup dans la nuit, images de l'hospitalité violée et de la Justice!

 

"Le Potoroz"

Chez Coco, on aime marquer son territoire, le Rideau Cramoisi fut un haut lieu de la convivialité, de la conversation, des échanges politiques et culturels. Aujourd'hui le "Potoroz" donne à Alain un autre territoire d'expression. Ce bric à brac d'objets de meubles et des choses étranges lui ressemble terriblement. Perdu au fond des marais de Selsoif, Coco s'exprime en toute liberté, il s'est découvert une passion pour la sculpture, il façonne le métal avec puissance et candeur. La vie n'est pas facile, mais j'essais de m'exprimer sans contraintes. Les contraintes c'est les autres qui cherchent à te les imposer, moi je veux vivre au rythme du temps, du chant des oiseaux, du souffle du vent.  "Faut qu'on fasse des trucs, faut qu'on avance, qu'on n'hésite plus, y a plus le temps pour ça"

Comments are closed