Voyage de poussière

Abandon, destruction, gravas, atmosphère lugubre, je me promène dans des immenses halls, je ferme les yeux et tente de reconstruire dans ma tête ce que fut le passé des bâtiments désaffectés qui m’entourent.

Je m’imagine quelques années avant la seconde guerre mondiale, quai Joannes Couvert, dans la grande gare maritime, je suis certainement dans la zone des secondes classes.

Avant de monter vers la rampe d’accès qui mène à l’étage ou je me trouve, je suis passé devant le bâtiment inférieur, là ou dans les années 50, les magasins de luxe proposeront aux voyageurs montres, bijoux, bagagerie et certainement beaucoup d’autres objet de confection Française. New-York, Rio de Janeiro, les Antilles, l’Asie, l’Indochine, la Polynésie, autant de destinations déservies par cette gare transatlantique, la plus grande du monde.

Arrivé en haut de la rampe d’accès véhicules je me retrouve face à la porte d’entrée des automobiles en transit. Il est inscrit sur le mur dans une  typographique Helvetica, « Automobile Service – Entrance for Cars ». Panhard, Simca, Renault, Citroën, Ford, Amilcar, Salmson et bien d’autres marques prestigieuses ont due transiter par ici.

En levant la tête, je regarde l’heure à la tour Marégraphe qui culmine majestueusement à près de 90 mètres de haut, déjà 16h ce 18 mai 1937, j’entend au loin le bruit sourd du train spécial entrant dans la gare Transatlantique, une locomotive est déjà stationnée quai numéro un, c’est le moment pour moi d’entrer en salle d’embarquement.

Passé la porte, les bruits extérieurs sont vite couvert par la résonance presque assourdissante du grand hall ou s’agitent des milliers de personnes. Sur la gauche un grand nombre de migrants attend d’avoir l’autorisation de franchir la porte « To the Boat », encore quelques minutes et 5 jours de traversée et il seront de l’autre coté de l’Atlantique. Rêve de vacances pour certains, eldorado d’une vie meilleure pour d’autres, peut-être, déjà la peur d’une rumeur montante, l’approche d’une nouvelle guerre.

J’aperçois sur ma droite des familles récupérant leurs bagages et d’autres se dirigeants vers l’accès au train. On parle anglais plus que de nature, l’allemand est aussi présent et je crois comprendre que l’on discute beaucoup du drame de l’Hindenburg et son explosion au moment de son arrimage 12 jours plus tôt à New-York.  Je regarde un enfant qui semble perdu, il pleure et n’a pas vu que sa mère se trouve juste dernière lui.

J’aime les trains mais je préfère les paquebots. J’emboîte donc le pas des voyageurs en partance pour l’Amérique. Serré dans la file je j’observe les têtes ornées de couvre-chefs,  face à moi les 3 cheminées du « Normandie ». Quand mon champ de vision s’élargit enfin, il est là, d’une pure beauté, vêtu de rouge et de noir, énorme, terrifiant de puissance, presque irréel. Plus loin vers l’ouest du quai, le « De Grasse » parait chétif et d’une autre époque.

J’ai du mal à reprendre ma respiration, j’ai le souffle court et je transpire, je suis en partance pour un pays que je ne connais pas, bloqué dans une époque de poussière.. que puis-je faire…

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