Le Méjat

Sarlat, 10h30, vendredi 21 mai 1982

J’attends sous un soleil printanier l’autocar de la ligne sept, une grande femme rondouillette gesticule devant moi. Elle tient de la main gauche une poussette bleu marine à quatre grandes roues rayonnées, pendant que son bras droit tournoie dans l’air, simulant la gifle que son rejeton de fils va prendre s’il ne descend pas immédiatement de la poubelle crasseuse sur laquelle il vient de grimper.

La poussette couine sous les gesticulations d’un bébé qui semble être une fille. L’enfant est mal installé entre un filet de pommes de terre, une bouteille de Vittel et une brique de lait entier « Elle et Vire ». Le garçon est descendu de la poubelle, il pleure, la main de sa mère l’a touché en plein sur la joue. La grande dame est toute rouge, elle a de grandes auréoles sous les bras. Il ne faudra pas que je sois à côté d’elle dans le car.

Cela fait dix-huit ans que je n’avais pas mis les pieds ici. La gare n’a pas changé avec ses larges fenêtres du rez-de-chaussée de style Romano-Byzantin, surplombée d’un corps de bâtiment imitant la façade d’un immeuble bourgeois du XIXe siècle. Il fait doux, l’air est tiède.

Je suis arrivé hier de Paris, profitant de la grosse voiture de mon ami Benoît qui descendait dans sa maison de famille de Peyrillac* pour une cousinade. La différence de climat est impressionnante, j’ai quitté jeudi matin mon appartement de la rue Gazan sous des trombes d’eau, un vent sadique asticotant les arbres du parc Montsouris. Huit heures plus tard je profite déjà d’un avant-goût d’été, assis dans le jardin à l’ombre du seul catalpa de la propriété de Benoît. Je n’avais pas participé à un rassemblement familial depuis mon mariage, voir arriver des gens que je ne connais pas m’a mis mal à l’aise. Devoir me présenter, dire pourquoi je profitais de l’hospitalité de Benoît, expliquer que je partirai demain matin par le train pour rejoindre la maison de mes parents, sur la commune de Coly et pourquoi pas dormir à l’hôtel, place de l’église à La Chapelle-Aubareil.

« Vous ne couchez pas chez vos parents ? ». Une dame brune à l’élégance d’une femme de sous-préfet, vient de me poser une question que j’aurais aimé éviter.

« Non, ils sont morts !» répliquais-je du tac au tac, j’avais le visage impassible, pas elle. Ses yeux d’un noir profond me dévisageaient, puis baissant le regard elle s’excusa en marquant un silence.

« Ce n’est rien » dis-je, cela fait tellement longtemps que c’est arrivé.

C’est un jeudi soir pétaradant auquel j’assiste placidement. Je me sens vraiment loin de ces inconnus affairés à la préparation de la réception. Ménage des chambres, changement de configuration du grand salon, recensement de la vaisselle et liste des courses à faire pour le grand moment, celui attendu ou redouté.

C’est en général dans ces réunions qu’on découvre les vertus de certains ou la connerie des autres. La gauche affronte la droite, les écolos défendent l’idée d’un avenir sans nucléaire, les bigotes encensent le seigneur, l’oncle Paul vante la France Afrique et le bienfait des colonies. C’était mieux avant, y’a pas à dire.

9h, vendredi 21 mai 1982
Enfourchant un vélo demi-course « Raymond Poulidor » prêté par un oncle de Benoît, je me laisse glisser jusqu’à la gare. Le tortillard pour Sarlat m’attend pour une promenade ferroviaire de Carlux à Calviac passant par La Tache et Carsac. Debout dans le sas d’entrée, je tiens le biclou la main sur la guidoline collante du guidon typé course et contemple le paysage défiler à petite allure jusqu’à Sarlat.

Le Saviem S53M
Plus qu’une étape motorisée et je filerai vers le Méjat. Le conducteur de l’autocar prend mon vélo et le glisse dans la soute à bagage, je monte avant la dame et ses moutards pour m’assoir dans la troisième rangée, près de la vitre, côté pilote. L’autocar est presque vide, la dame vient s’échouer sur ma banquette, sa poussette bloque l’allée, le gamin crasseux saute à pieds joints sur le siège de droite pour bien défoncer le capitonnage en skaï beige de l’assise. Dans un grincement de boîte de vitesses, le Saviem s’ébroue, la dame se penche vers moi pour regarder la route sans se soucier de sa progéniture. Par miracle il n’y a que treize kilomètres à faire pour rejoindre l’arrêt d’autocar de Saint-Geniès.

En 1965 j’avais 23 ans quand l’événement a perturbé ma vie, c’était pendant un mois de février frisquet, -11° à Limoges, -16° à Montignac et -20° au Méjat. Mes parents étaient habitués à la rigueur des hivers interminables et des étés chauds qui finissent le 15 août (d’après eux). C’étaient des gens de la terre qui vivaient au bon vouloir du ciel et beaucoup grâce à Dieu (toujours d’après eux). Leur ferme était constituée d’une bâtisse couverte d’un lourd toit de lauzes, de trois bâtiments agricoles, d’un four à pain et d’une latrine dans l’angle nord de la cour centrale. Quatre truies, vingt poules, une armée de lapins, un chien sur trois pattes, deux chats dont un borgne, vivaient comme mes parents, au rythme du temps.

La maison aurait pu être bourgeoise, elle aurait pu être confortable, maman avait du goût. Elle avait de beaux meubles, des tableaux d’ancêtres sur une tapisserie murale aux lignes finement décorée. Des bibelots précieux, une vaisselle chic. À côté de ça, pas de chauffage, juste des cheminées, pas d’eau chaude, ni de cabinet de toilette. Des portes « passe courant d’air », des fenêtres mal jointes et un sol à glacer les « arpions ».

Je suis fils unique, ma mère me prêtait une grande attention alors que papa passait sa vie à s’occuper de ses bêtes, entretenir le tracteur et cajoler ses champs pour cultiver le tabac. J’ai longtemps pensé que mon père ne savait pas que j’existais, il partait souvent avant que je sois réveillé et rentrait quand j’étais endormi. C’est à croire que ses terres s’étendaient sur des centaines d’hectares, ou bien qu’il n’eût qu’une envie, celle d’être ailleurs, le plus loin possible de sa famille.

Ma mère c’était tout l’opposé, elle ne vivait en apparence que pour moi, elle était processive, exigeante et jalouse. Il fallait que je sois le garçon idéal à ses yeux, propre, poli, pas habillé comme un cultivateur, les cheveux toujours bien gominés avec de belles ondulations « ça fait riche » disait-elle. Il fallait que je sois le meilleur de la classe et qu’Élise, l’institutrice de l’école de La Chapelle*, me montre en exemple devant les autres. Après mon certificat d’études, j’ai atterri à Sarlat chez les Jésuites. Des années de calvaire pour obtenir péniblement le baccalauréat. Ma mère était fière d’elle, mon père ignorait que j’avais été scolarisé.

Ma rencontre avec Hélène date de 1960. Nous nous sommes rencontrés à Saint-Geniès lors d’une fête de la Saucisse. C’était une belle fête, avec plein de monde, des gens de la région et surtout beaucoup de vacanciers en congés payés. J’avais à la main une saucisse dans un morceau de pain quand j’ai vu Hélène pour la première fois. Avoir l’air con avec cette saucisse est un euphémisme, ce qui m’a sauvé c’est que je n’avais plus les cheveux gominés. Elle était belle, petite mais belle avec sa robe légère qui virevoltait dans les courants d’air chaud de ce mois d’août. Des amourettes j’en ai eu, à Saint-Amand, Montignac et Saint-Léon. Mes flirts étaient toutes filles de cultivateurs qui connaissaient mes parents. Ma mère n’appréciait pas du tout et me le faisait savoir en m’interdisant de les revoir. Adieu Caroline, Brigitte, Fabienne. Je devais être tout à maman pour l’éternité. Quand mon père était présent et daignait parler, il me demandait pourquoi il ne voyait plus de filles à la ferme.

Hélène était parisienne, je suis parti avec elle un matin de septembre pour ne plus jamais revenir au Méjat.

 

11h, vendredi 21 mai 1982
La D61 est mieux entretenue qu’autrefois, pédaler n’a pas été une corvée, j’aperçois le Méjat à l’approche d’un virage de cette petite route sinueuse. Entrer dans la cour centrale est un réel effort, il n’y a aucun bruit et pas âme qui vive. Mon cœur bat fort, je suis moite, je n’ai qu’une envie, fuir.

Échoué devant la maison, le vieux Farmall F-240 de mon père ressemble à une sculpture, envahi par les herbes, il est rouillé, les ronces ont trouvé leur chemin. On dirait de l’Art Brut. Avant d’avoir le courage de pénétrer dans la maison, je fais le tour de la ferme à pas retenus, tout est délabré, les murs des bâtiments sont gonflés et les toits s’effondrent. C’est la misère, la décrépitude, ça sent la mort.

J’étais au japon pour un reportage commandé par le magazine Paris Match quand la nouvelle est tombée. Pour l’histoire, je me suis marié avec Hélène en mai 1964 à Paris sans en informer mes parents, d’ailleurs je restais sans nouvelles d’eux depuis ma fuite.

Les parents d’Hélène étaient dans le journalisme et moi sans emploi. Ils avaient invité une trentaine d’amis à la noce dont Hervé Mille, directeur de Paris Match. Je savais manier un appareil photo et faire de bons clichés. J’ai eu rendez-vous au journal huit jours plus tard pour signer un contrat de reporter d’images. En février 1965, j’étais envoyé au japon pour faire un reportage sur le Sanctuaire Yasukuni-jinja.

Au cinquième jour de mon voyage, le réceptionniste de l’hôtel m’a tendu l’air grave un télégramme en provenance de Paris. Ma femme venait d’apprendre par la gendarmerie de Montignac que mes parents étaient décédés dans des circonstances non élucidées.

C’est en rentrant en France que j’ai eu de la part des autorités des détails dont je me serais bien passé.
Fanny et Léon Cazenave avaient été découverts assis l’un à côté de l’autre dans leurs fauteuils « club » (une folie de ma mère), morts depuis des mois, secs comme des triques. Mon père avait une jambe en moins, et ma mère un bras disparu. Le rapport de gendarmerie stipulait qu’une ou plusieurs truies auraient pu commettre cet acte barbare. Rien sur la date des décès, ni sur les circonstances exactes. Juste que la porte donnant sur la cuisine était entrouverte et que c’est un voisin qui a découvert le drame. L’affaire fut classée sans suite, étant fils unique, j’héritai cet endroit de malheur.

 

Epilogue

11h30, vendredi 21 mai 1982
Il faut que j’arrive à ouvrir cette foutu porte, il faut que j’entre. Après, peut-être, je repartirai comme je l’ai fait en septembre 60.

 

*Peyrillac-et-Millac – Dordogne

* La Chapelle Aubareil

 

 

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