Le bruit de la Mark Ten

5 janvier 1962

Le journal de la Manche est posé sur le coin de la table de la salle à manger, entre des épluchures de fromage de la veille, un pot de lait acheté chez Madame Lorite la crémière de la rue Bottin-Desylles et quelques couvercles de camembert vides. C’est bien pour allumer le feu les boîtes à fromage.

Salle à manger chez ma tante Charlotte

Un vieux sécateur rouillé est prêt à en découdre avec les vestiges de l’été passé. Le machin aux lames crottées, ferraille avec une boîte oxydée au couvercle mal joint. Un bataillon de couteaux Anglais « Sheffield » d’une allure super classe, avec manches en ivoire, montent la garde devant du sucre humide. Il y a aussi trois bols vides bouches béantes, attendant que la casserole d’aluminium verse le café bouillant, un pain campagnard, un paquet de Craquelins immangeables et un pot de confitures de mûres du jardin légèrement moisi.

Tout ce petit monde est mollement éclairé par un lustre à cinq branches d’un style « rustique bringuebalant » où trois ampoules encore vaillantes éclairent la nappe en plastique crasseuse.
La cheminée ronronne mais ne suffit pas à chauffer toute la pièce, il n’y a que le rabat de la toile plastifiée qui en profite. C’est un jeudi comme les autres, un jour sans école, un jour calme.

Mon père m’a promis de revenir plus tôt cette fin de semaine, j’espère qu’il sera ici demain soir.

Papa a un travail qui fait rêver mes copains, il bosse dans le luxe, son patron est un type qui s’appelle Charles Delecroix, ça fait chic. Ce gars est importateur des automobiles Jaguar à Paris, le garage s’appelle « Royal Elysée ». Ce nom me semble magique.

Je ne l’ai jamais vu ce Charles Delcroix, mais Papa en parle avec respect et admiration. Le soir en m’endormant j’imagine que mon monde est exceptionnellement merveilleux, c’est un peu vrai, je suis tellement fier de mon père.

Jaguar Mark Ten

J’entends encore le vendredi soir à la nuit tombée, le bruit du moteur six cylindres à boîte automatique Borg Warner montant le bourg à vive allure, puis rétrogradant pour finir sa course sur la place de l’église dans un dernier vrombissement de moteur. Claquement de portière, pas de mon père reconnaissable entre mille. Marche en trois temps d’un homme diminué : pied gauche, canne, pied droit et ainsi de suite.

L’attraction du samedi matin, le tour du village.
Marcel (Papa) est devant la belle Mark 10 bleue ciel, entouré de mes copains médusés de voir la grosse bagnole de « Monsieur Maslard ». Un carrosse de riche, plus grand que le tracteur attelé du cantonnier.

À cinq ou six ans on n’est pas grands, mais comme on est des gars on est fascinés par les autos, surtout celles qu’on n’a pas l’habitude de voir.
Le seul garagiste qu’on connait ici, c’est Monsieur Maignan, en bas du bourg. Il vend des Renault Dauphine, des 4 chevaux et la nouvelle R4, pas de quoi rêver de vitesse.

Après avoir embarqué la marmaille, Papa ferme la porte arrière de la Mark Ten et s’installe aux commandes, je suis à la place du mort. Mes quatre potes, lovés dans le cuir marron clair de la grande banquette à l’odeur enivrante ne pipent pas mot. Marcel tourne la clé du démarreur et…
Cinq bézots, dos droit pour être vus au travers des vitres de la limousine commencent une descente prestigieuse. On passe devant le laitier, le quincailler, le boulanger, le marchand de cycles, le boucher, le tabac et le garage de Monsieur Maignan. Par chance il est devant sa porte, en blouse bleue de la Régie Renault, un chiffon à la main. Mon père le connaît bien et le salue en ralentissant au passage du garage. Nous on est si fiers qu’on ne le regarde même pas.

Purée qu’il fait frisquet, la maison de ma tante n’est pas très moderne, je dirais même qu’elle est « Antédiluvienne ». Aucun chauffage hormis les cheminées, pas d’eau chaude, pas de salle de bain. J’exagère un peu, il y a deux cabinets, un au premier étage, au fond du grand couloir et un dans le jardin. Une tinette lugubre où il ne faut pas trop s’attarder sous peine d’avoir le cul dévoré par les araignées.

Le journal sur la table est déjà taché du café dégoulinant de la casserole, l’auréole s’élargie jusqu’à teinter l’image sous le gros titre – « Pose de la première pierre de l’usine Atomique de la Hague ». On n’a toujours pas de chauffage, mais on va avoir l’atome, ça va faire une belle jambe à ma Tante.

« Tu te rappelles de tes souvenirs quand tu avant cinq ans ? » me dit Claire. Ses yeux médusés voire même interloqués me fixent depuis l’autre bout de la table basse. Une question banale, attendant certainement une réponse précise, mais auquel je suis incapable de répondre. D’abord parce que Claire me prend de court, ensuite parce que j’ai toujours pensé que je me souvenais de tout. Evidemment j’ai cherché les ennuis, quand à la fin d’un apéritif arrosé et plutôt long, j’ai voulu briller en expliquant à nos invités que j’écrivais sur mon enfance.

« Cinquante-cinq ans après, alors là, bravo, quelle mémoire ! ». La seconde salve passe toujours inaperçue auprès des autres invités, trop occupés à boire et à picorer les restes de l’apéritif. Les trois derniers petits toasts au foie gras attisent les convoitises, j’en profite pour me resservir de ce délicieux Whisky Ecossais qu’un des convives a apporté pour fêter cette fin d’année. Un single Malt distillé par Dufftown. Assurément ce Georges a du goût.

Pourquoi ne suis-je jamais allé en Ecosse, ce n’est pas si loin, surtout que j’habite le Havre et que j’ai vécu presque trois années en Angleterre, à Walton on the Naze, non loin de Colchester. Georges tend son verre pour trinquer à l’amitié, l’année écoulée et celle à venir. Il est vingt-trois heures et on n’est toujours pas passés à table.

J’ai constaté qu’une des discussions favorites en ces derniers temps, (y a-t-il vraiment un dernier temps) est de parler des séries télévisées, pas celles des chaînes nationales mais de celles du câble. N’étant pas fin connaisseur, je cite toujours L’homme du Picardie, ce feuilleton des années soixante-dix avec comme acteur principal Christian Babier. J’avoue que tout le monde s’amuse à m’écouter narrer le pire truc que je n’ai jamais eu à subir. C’était à en faire regretter Thierry la Fronde, et pourtant.

Claire remet le couvert en me posant des questions sur mon acuité à me souvenir du passé, elle est toujours la seule à s’intéresser à mon histoire. Afféré à préparer le plat de résistance dans la cuisine (il est tout de même tard), j’explique à Claire que j’ai commencé à me confronter à l’exercice de l’écriture dans le seul but de raconter à mes enfants ce que fut ma jeunesse.

Partant d’un axe central, dans le cas présent Saint-Sauveur-le-Vicomte et de protagonistes indispensables, mon père et ma tante Charlotte. A partir de ces piliers, il m’est possible de parler de ma mère, mes frères, mes copains du village et autres lieux où nous avons erré au grès des pérégrinations de Papa et sa tentative d’endiguer une dégringolade professionnelle et sentimentale.

J’applique cette technique littéraire à d’autres endroits où j’ai vécu en grandissant. Le Havre et l’attachement à la rue de Condé, la Grande-Bretagne et mon isolement à Walton.

Raconter les bonheurs et les drames de ma famille, en essayant de me rappeler de ce qui a ou aurait pu être est à la fois un jeu et une thérapie. Je dors mal, ça m’aide à me souvenir, à mettre en forme cette bouillie mémorielle.

« Mince alors s’exclame Claire, tes enfants ont dû découvrir qui tu étais ? ». Non lui dis-je, je ne pense pas qu’ils aient tout lu, mais je crois qu’ils savent qui je suis, je ne cache rien.

Dans l’après-midi de cette veille de nouvel an j’ai préparé une playlist musicale, ça m’évitera de me lever pour changer la face du vinyle, (je me suis remis à écouter des trente-trois tours).

Une belle petite playlist de musique brésilienne actuelle dégotée sur YouTube en toute illégalité. Mine de rien, je suis heureux de la faire écouter, visiblement je n’ai pas fait les bons choix. François, le copain de Claire, regarde les invités expliquant d’un ton professoral que… c’est de la merde. Les jeunes générations brésiliennes mélangent le rap et la tradition, il pense que le rap n’est pas digne de Tito Puentes, Tom Jobim ou Gal Costa.

C’est marrant que ce gars sorte avec Claire.

Il est presque minuit, nous passons à table. Est-ce vraiment utile de s’asseoir, dans moins d’une minute les invités vont tous vouloir s’embrasser. François dévisage Claire qui se resserre un verre de Champagne. Le champagne c’est bourgeois mais c’est plus classe que le Ricard qu’il s’est enfilé toute la soirée.

Claire est pompette, elle est toute souriante, pas comme son «Mardi Gras»*, mécontent qu’on l’ai coupé dans un long monologue que j’intitulerais « Tout ce que nous devrions savoir sur la condition des travailleurs, l’incompétence du gouvernement et les actions de la CGT pour contrer ces salauds de patrons ».

Le digne héritier de Marx et sa dictature du prolétariat me gonfle.

J’appellerais ça « le coup du père François ». Le gars qui prône une société où les patrons devraient être déchus et les pauvres devenir Crésus.
Je ne sais pas si Claire trouve son compte avec ce gars, mais moi j’ai envie d’aller me coucher et retrouver le petit Charles, devant la cheminée de la maison de ma tante, ce 5 janvier 1962.

*Mardi Gras : expression souvent utilisée par les Dockers pour parler du « petit copain » d’une femme.

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