L’homme sur la lune.

20 juillet 1969
Encore trois semaines et j’aurais douze ans. Comme l’année passée, je suis de retour au Havre pour une partie de l’été, je suis chez ma grand-mère, une vieille grand-mère d’au moins quatre-vingts ans. Mamie est veuve, mon grand-père est mort il y a quatre ans, peut-être même plus, va savoir.
Je me souviens de Gustave confortablement installé dans son fauteuil Voltaire dont l’assise et les accoudoirs étaient recouverts d’un tissage entrelacé d’une laine verte, jaune et rouge. Ma grand-mère adorait le crochet. Je me souviens surtout du regard de Papi quand il prenait mes mains, mes petites mains enserrées dans les siennes, des paluches larges, épaisses mais si douces. Celles d’un homme bienveillant, aux yeux bleus me fixant tendrement, le regard fort et fusionnel qu’aucun enfant n’aurait eu envie de quitter. Pourtant ce Papi, je ne l’avais pas souvent vu, mes parents étant partis très tôt du Havre pour errer dans des contrées lointaines et anxiogènes. Saint-Hilaire-du-Harcouët, Buais, Fougères puis plus tard Granville avant d’échouer à Saint-Sauveur-le-Vicomte. Une fuite en avant incompréhensible pour un enfant de mon âge et surtout pas expliquée par les grands. Je ne me souviens pas d’avoir été à l’enterrement de Papi, ai-je même été prévenu, indélicatesse de grands, absurdité potentielle d’une famille à la dérive. Quel chagrin quand je l’ai appris.

Suzanne et Gustave se sont mariés deux ans après la Grande Guerre, le jeune couple avait loué un petit appartement au numéro un de la rue de Condé, ils y sont restés toute leur vie. Un an après des noces sans tralala, Papa et venu au monde dans le lit conjugal, comme cela se faisait souvent à l’époque. Un lit dans lequel j’ai souvent couché, des années plus tard, toujours au numéro un de la rue de Condé.

Aujourd’hui, Mamie est guillerette, elle a invité Madame Kerviel, sa voisine du numéro trois, pour dîner et regarder la télévision. Madame Kerviel est au moins aussi vieille que ma grand-mère, mais d’un genre différent. Elle est grande, mince, la chevelure ondulée à l’ancienne, bien tirée par un petit chignon recouvert de velours noir et percé d’une longue aiguille à tête nacrée… Sans oublier la touche suprême, l’étole qui lui habille les épaules, été comme hiver. Elle marche voûtée et a du mal à monter les marches en marbre du demi palier pour accéder à son grand appartement. Un appartement tellement plus grand que celui de ma grand-mère.
Mamie c’est tout le contraire de Madame Kerviel, elle est petite, ronde et porte presque toujours une blouse bleu ciel avec des motifs pour faire joli. De temps en temps elle s’habille d’une jupe longue beige, assorti à un petit gilet en Nylon. C’est très pratique paraît-il et ça fait faire des économies.
L’appartement de Suzanne est au rez-de-chaussée, au premier habite tante Hélène et son mari Gaston, un artiste peintre petit et rigolo, tout le contraire de sa femme. Gaston était spécialisé dans la peinture « faux bois », toutes les cages d’escaliers de la rue du Maréchal-Joffre porte soit disant sa signature. Au dernier étage vivent deux cousines, de qui, je ne sais pas mais elles sont grosses avec des lunettes trop petites. Ce que j’ai appris c’est qu’elles ont une nièce anglaise dont papa était tombé amoureux avant la guerre. Décidément, le numéro un de la rue de Condé est un immeuble familial.

Il m’est arrivé quelquefois de coucher chez Madame Kerviel, je dis Madame Kerviel parce que je ne connais pas son prénom, Mamie l’appelle toujours comme ça.

– Ça va Madame Kerviel ?
– Il fait beau aujourd’hui Madame Kerviel.
– Je n’ai pas vu le facteur, est-il passé chez vous Madame Kerviel ?
– Il y a du râpé en promotion chez Dubuffet, vous pouvez m’en prendre cent grammes Madame Kerviel.

Donc de temps en temps je suis invité à dormir chez Madame sans prénom. Elle est heureuse quand je viens, je n’ai jamais entendu dire qu’elle eut des enfants, vivants ou morts, ni même de mari. Pourtant on ne l’appelle pas Mademoiselle, c’est étrange. Étrange comme chez elle, les plafonds sont hauts, le mobilier sombre et le parquet ciré, très ciré, patins obligatoire. J’y vais au moment du coucher après avoir dîner chez Mamie. Le rituel est toujours le même : infusion d’eau à la fleur d’oranger, deux biscuits Thé de Lu, pas trois. Ils fondent tout seul dans l’eau chaude et pendent lamentablement quand on essaie de les gober, la tête penchée, bouche en coin et langue sortie pour happer le biscuit en décomposition. Puis Madame machin me couche dans un grand lit ancien très moelleux. Le moment le plus extra est quand elle m’apporte de la lecture, de grandes revues reliées d’un épais cuir à l’odeur d’un temps passé comme les articles s’y rapportant. Cochinchine, Laos, Tonkin, Cambodge, Vietnam, des pays lointains où la France a tenté d’instaurer la paix et la sécurité de ses colons en coupant, en veux-tu en voilà, des têtes d’autochtones malfaisants… Faut pas rigoler, on est en 1907, nous apportons progrès, pacification et organisation aux « Niakwés ». Ça fout les chocottes avant de dormir.

Hier, samedi 19 juillet je m’ennuyais sérieusement, je n’allais pas faire de parties de petits chevaux avec ma grand-mère toute l’après-midi, en plus il faisait chaud. J’ai donc eu l’autorisation d’aller en centre-ville avec une cousine de passage, nous avons pris le bus Chausson de la ligne numéro deux jusqu’à l’hôtel de ville pour une petite promenade et aussi acheter de la laine pour Suzanne dans un grand magasin. J’espère que cette laine ne servira pas à me confectionner un horrible pull pour l’hiver, j’en ai déjà deux. C’est vraiment la honte pour moi à l’école.
La place de l’Hôtel-de-Ville est immense, bien plus que le terrain de foot de Buais. Ce quartier est tout neuf, spacieux, aéré, je le trouve impressionnant, majestueux. Cousine bidule me prend par le bras pour me faire avancer, je suis trop lent et contemplatif pour elle. On avale la place à grandes enjambées pour débouler rue de Paris, elle veut voir impérativement la nouvelle passerelle du bassin du commerce. À l’ombre du monument aux morts, je zieute ma cousine qui regarde ce « pont de la rivière Kwaï » havrais tout en s’esclaffant, : hooo, haaa, badidon, fffffuuu…. Chacune de ces onomatopées est scandée par un bras levé, une tête dodelinant et une ondulation disgracieuse de ses grosses fesses. Elle aurait dû ne venir que demain, j’ai lu sur une affichette en descendant du bus que le maire René Cance l’inaugurera en grandes pompes dimanche. Si j’avais eu mon Instamatic Kodak avec moi, j’aurais fait des photos amusantes, certainement plus que celle de Mamie dans sa cuisine, mais bon ça me fera tout de même des souvenirs quand je rentrerai à Buais.

Dimanche morose, attente du dîner de ce soir avec Madame Monique Kerviel, ou Françoise, ou Honorine, je la verrais bien s’appeler Cunégonde, Cunégonde Kerviel. Je m’ennuie à mourir.
Pourtant Mamie s’affaire à préparer ce repas de gala. Elle sait que j’adore les canards en gelée, j’ai vu le petit carton surmonté d’un cône de papier bien plié où figure une inscription de charcutier dans le frigo, c’est sûrement pour moi. Autrement, je pense qu’il y aura des coquilles Saint-Jacques à la chapelure.
La cuisine donne sur une petite arrière-cour, c’est là que je joue au ballon.
J’ai découvert sous un vieux drap poussiéreux la moto de mon grand-père, coincée entre le tas de charbon et le garde-manger. Elle est imposante, campée sur une drôle de béquille fixée sur la roue arrière. La selle ressemble à un siège de tracteur avec des ressorts dessous, le réservoir d’un noir défraîchi a sur ses flancs des protections en caoutchouc, un levier articulé est fixé sur la droite, il actionne une tige qui part vers le moteur. J’essaie de le pousser vers l’avant, ça coince un peu, je suis maintenant sur la position 1, gravée sur un support métallique en quart de cercle, je m’amuse à replacer le levier sur 0, puis 2 et enfin 3. Rien ne se passe, le moteur ne bronche pas, les pneus sont à plat, les rayons remplis de toiles d’araignées. J’essaierai de la démarrer quand je serais plus grand.
Cette Magna-Debon, mon grand-père l’utilisait pour aller au gabion, il aimait la chasse et surtout être loin de ma grand-mère.

Il est maintenant 19h30, j’aide Mamie à dresser la table, ce qui n’est pas compliqué, nous ne sommes que trois pour dîner. Mamie, Cunégonde et moi. La salle à manger est exiguë, c’est dingue ce qu’on arrive à caser dans un si petit endroit. Une table recouverte d’une toile cirée ornée de fleurs imprimées, quatre chaises, un lit cosy où dort ma grand-mère, le fauteuil Voltaire de Papi, une télévision Radiola posée sur sa table en faux bois brillant et un énorme buffet Henri II collé sur le mur derrière la table.
C’est l’heure du journal télévisé, ma grand-mère ne rate jamais le journal télévisé, surtout que ce soir nous allons assister en direct à un événement mondialement retransmis. Un homme va poser le pied sur la lune. On sait ne pas à quoi ça va servir, mais c’est un événement d’une importance extrême m’a-t-on dit.

20 heures, Cunégonde ou Honorine Kerviel vient d’arriver. Mamie l’a confortablement installée dans le fauteuil de Papi, collé entre le mur et la table. L’apéritif à peine servi, crème de cassis et vin blanc pour ces dames et crème de cassis dans un verre d’eau pour moi, que le présentateur de télévision explique le déroulé de cette longue soirée. Je n’ai rien entendu, Mamie et son amie étant trop occupées à commenter le goût exquis du cassis dans ce blanc sec et frais. Chez Dubuffet il y a toujours de bons produits. Au fait, avez-vous pensé à mon râpé ?
Ma grand-mère est une inconditionnelle des magasins Dubuffet, surtout celui en bas de la rue. Mon grand-père, avant de partir pour le S.T.O avait dit à sa femme que si les bombardement s’intensifiaient, il fallait qu’elle se réfugie dans le tunnel Jenner, elle y serait à l’abri. Le 6 septembre 1944, les Anglais bombardèrent le tunnel faisant de très nombreuses victimes. Suzanne avait désobéi à Gustave, elle était vivante.
Mon père aussi avait été enrôlé au S.T.O, à son retour en octobre 44, il était très inquiet, ne savait pas si sa mère avait survécu, ni si son père par bonheur était rentré d’Allemagne avant lui. Trouvant porte close au numéro un de la rue de Condé, Papa décida de s’informer auprès des commerçants du quartier, il se rendit chez Dubuffet, dans la queue il entendit une voie familière qui demandait cent gramme de râpé, c’était ma grand-mère.

C’est l’heure des sports au journal télévisé, Eddy Merckx vient de remporter le Tour de France, Georges Pompidou, le nouveau Président de la République le félicite.

J’ai le dos collé au buffet Henri II, je n’ai pas beaucoup d’espace pour me reculer, le dossier de la chaise cogne sur les ferrures des tiroirs. Ce buffet est vraiment moche, il me fait peur. Mamie l’adore, elle y range sa vaisselle, son argenterie, le jeu de petits chevaux, les dominos, le nain jaune et surtout elle met en valeur ses assiettes décoratives sur la crédence du milieu. Moi je n’y vois que des colonnes torsadées agrémentées de feuilles de vignes et des bas-reliefs grotesques représentant Bacchus la bouche béante, la chevelure ornée de grappes de raisin. On vient de finir de débarrasser la table, mon canard en gelée, il était parfait, comme les coquilles Saint-Jacques à la chapelure, un délice. Il n’est que vingt-trois heures trente.
Je sens que la soirée va être interminable, j’ai déjà mal aux fesses, Madame Clothilde Kerviel, pour faire acte de bienséance, vient de passer une éponge humide sur la toile cirée, elle est plus propre et colle moins.

Jean-Pierre Chapelle est à l’antenne, une heure du matin approche. Suzanne termine un rang de crochet, Cunégonde s’est endormie de travers, sa tête penche dangereusement, un petit filet de bave descend doucement vers l’accoudoir du Voltaire, il va « accoudir » dans moins de cinq secondes.

– Allo, ici Jacques Sallebert en direct de Houston.

Madame Kerviel redresse la tête d’un coup, Houston vient de la réveiller. Machinalement elle ravale le filet de bave, ajuste ses lunettes, regarde vers le poste et dit : « Il va se passer quelque chose ».
Les échanges de conversations entre le centre de contrôle et le L.E.M. sont fébriles, au numéro un de la rue de Condé personne ne comprend l’Américain, ce qui n’empêche pas Mamie qui est légèrement sourde de dire toutes les cinq minutes « Qu’est-ce qu’il dit ? Je n’ai pas entendu », et ceci toujours au moment où Jean-Pierre Chapelle ou Jacques Sallebert traduisent les conversations. On n’est pas très avancés, mais on progresse, surtout avec l’heure. J’ai toujours aussi mal aux fesses, mes avant-bras collent à la toiles cirée, je n’ai qu’une envie, qu’ils alunissent pour aller me coucher.

Le 20 juillet 1969, à 21h56, heure de Houston, 3h56 pour nous rue de Condé le 21 juillet, Neil Armstrong effectue ses premiers pas sur la lune.

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