Walton on the Naze

Quelle belle fin de journée, le brouillard retombe sur LH, il fait frais, j’adore.
Il y a bien longtemps, quand je promenais à la nuit tombée mon chien Brim sur le bord de mer de Walton on the Naze, j’étais encore plus enveloppé qu’aujourd’hui par les volutes d’un « fog » envahissant. La lumières des lampadaires épars rythmaient mes pas retenus. Brim tirant sur sa laisse, moi ralentissant la bête, tentant de voir plus loin que le bout du collier.

Janvier 1974
La mer est au bout de la rue. J’habite sur Green Lane, un cottage du  nom de « Wave Crest », en brique rouge traditionnelle, tout mignon avec un étage surplombant le salon orné d’un bow-window ouvrant sur un mini jardinet face à la rue. Une typique maison anglaise, pleine de charme dans un quartier paisible de Walton on the Naze. J’y suis bien, je m’ennuie un peu, mais c’est plutôt chouette. Cet hiver est particulier, je suis seul à Walton, mon père est au Havre avec ma belle-mère Andrée. Ils m’ont laissé sans beaucoup de repères et surtout sans amis. D’après Papa, je devrais m’en faire rapidement. Il m’a inscrit fin août à l’université de Colchester, un splendide campus dans un environnement idyllique. Prendre des cours d’anglais en immersion avec des jeunes de toutes nationalités, un choix paternel pour que je puisse, sans la barrière de la langue, intégrer l’année suivante la School of Art of Photography. Quel programme !

Mon père est toujours malade, diminué physiquement. Souvent dans son lit, rarement debout. À 26 ans un accident de moto l’a rendu infirme. 1

Il s’est remarié en juillet dernier avec Andrée, son amour d’enfance, il semble revivre. J’ai passé le mois suivant à Wave Crest, j’ai eu un entretien à l’université et on a finalisé mon inscription. Le contact fût plutôt bon, je n’ai pas eu besoin de m’exprimer en anglais, le gars devant moi parlait tellement bien ma langue que je lui ai demandé s’il était du Havre. La phrase est partie si vite que je crois que je me suis senti bien con.

1975_0014Papa était mieux, debout et plaisant, allant même jusqu’à rire et mimer quelques scènes cocasses de la vie. Vêtu d’un robe de chambre laissant deviner son torse imberbe, fume-cigarette aux lèvres et casquette à large visière relevée sur la tête, prenant la pose du boxeur à l’échauffement, les poings serrés et poussant de petits cris secs pour intimider l’adversaire virtuel. J’oublie deux détails d’importance, une serviette en papier ornait la poche de sa robe de chambre, prestige de son passé d’homme toujours tiré à quatre épingles et socquettes noires dans des pantoufles d’hiver. Avait-il chaud aux pieds à l’ombre des arbres fruitiers du jardin, à l’arrière du cottage ?

Papa se trémoussait comme jamais je ne l’avais vu faire, lui qui était austère et sans fantaisie apparente. J’hésitais un instant, pris d’une gêne ou plutôt d’une petite honte contrôlée, levais le Canon Tlb jusqu’à mon œil… clic clic, j’avais figé Marcel dans la boîte, mémorisé ce drôle de moment pour mon éternité. 2
Par son comportement inhabituel, voulait-il me dire qu’il n’est pas encore fini et que sa mort attendrait encore un peu ? Ces étonnantes gesticulations paternelle me déroutaient, tout ça sous l’œil amusé de sa troisième femme, Andrée. Elle qui l’avait attendu si longtemps avant de pouvoir de nouveau l’aimer et pour finir l’épouser.

Andree avec chatAndrée a rencontrée mon père peu avant la Seconde Guerre mondiale, elle commençait ses études d’infirmière à Londres. C’est lors d’une Marcel portrait 02visite au Havre pour voir ses tantes françaises qu’elle s’intéressa à Marcel, mais après tout c’était peut-être le contraire. Les tatas habitaient 1, rue de Condé au premier étage, Papa vivait au rez de chaussé du même immeuble chez ses parents Suzanne et Gustave. En 1939, Papa avait 18 ans et Andrée juste une année de moins. Mon père était beau garçon avec des yeux bleus très clairs, une chevelure ondulée tirant vers le brun foncé, toujours habillé de beaux costumes et cravaté dans les règles. Andrée semblé plus libérée que Marcel, brune elle aussi, un regard pétillant, une bouche découvrant un sourire que l’on oublie pas. Jupe plissée sous le genou et chaussettes blanches dans des Carolines vernies noires. Bref, une petite pile électrique avec un accent si mignon, une inimitable prononciation et un vif désir de « Fall in Love » with Marcel.

Mardi 8 janvier
Le brouillard n’a pas laissé une seule petite place au ciel, plus la journée avance et plus le fog devient dense, il est bientôt 18 heures. Brim me tourne autour avec insistance, il sautille d’impatience et grogne de plaisir, il a vu que je décrochais la laisse du mur à droite de la porte vitrée de l’entrée, faisant au passage tomber la clé de la Ford Zéphir d’Andrée, un modèle 66 beige, intérieur rouge.

Andrée m’a déjà fait conduire cette voiture sur « Sunny Point » une route en cul de sac longeant la côte. Quel souvenir et quelles sueurs froides, moi qui ne conduisais que ma petite moto, une 125 Honda SL. Une voiture comme celle-là donne l’impression qu’on est riche, une grand calandre aussi large que les dents de Mike Jagger, des ailes arrières profilées semblables à une belle américaine, des sièges « banquettes » immenses, un volant large à deux branches soutenant le levier actionnant trois vitesses ancré à gauche sur la potence centrale de la colonne de direction. Quelques instrumentations de bord et un beau compteur dans l’esprit de la calandre, c’est formidable.

Ma belle mère a acheté cette voiture l’année dernière pour remplacer sa Reliant pourtant plus récente, certainement pensait-elle faire plaisir à Marcel. Une bonne intention, mais un pari raté, papa n’aime que les coupés sport anglais, verts de préférence.

Je viens d’enfiler mon Barbour, la fermeture éclair croche un peu mais j’ai réussi à bien fermer le manteau jusqu’au cou. J’ai une poche décousue qui pend sur le côté droit, ça fait désordre et je ne peux plus y glisser ma main. Il fait vraiment frais, l’humidité dégagée est pénétrante, elle s’immisce dans mes manches et dans mon dos. Je me suis mal enculotté, l’air froid monte vers mes épaules mais je prend du plaisir à respirer dans cette atmosphère étrange.

Brim tire fort, je défie la loi de la gravité penchant mon corps en arrière d’au moins 30 degrés, le bras tendu vers l’avant, suivant la bête au bout de la laisse. Cette promenade je la fais deux fois par jour, je connais par cœur le trajet, chaque endroit où Brim s’arrête pour renifler, lécher, pisser et chier. Le chien aime vous faire vivre son petit quotidien, il y prend même du plaisir en remuant sa queue frénétiquement. Le contraire n’est pas réciproque ; quand c’est vous qui avez envie de pisser et que vous vous arrêtez le long d’un bosquet, c’est un vrai exploit d’arriver à sortir la zigounette d’une main, de retenir le chien de l’autre et d’arriver à ne pas uriner sur son pantalon. Le chien est ingrat.

Mon meilleur ami vient de tourner à droite au bout de Green Lane, le dernier lampadaire de la rue m’illumine d’un halo blafard, je dois avoir une drôle de tête, la tête d’un mec qui n’a pas de nana… j’ai pas de nana. Ma dernière copine était très belle, elle avait le visage d’une indienne, grande, élancée la peau mate et… sexe. Mes copains du Havre me charriaient parce que, soit disant elle me servait d’oreiller. J’aimais me poser sur elle, humer son parfum, la caresser délicatement jusque dans des endroits interdits et tenter de lui faire l’amour. Je ne sais pas si je l’aimais, mais j’étais vraiment bien. Je l’ai larguée par un bel après-midi de juin.

On n’y voit pas à plus de dix mètres, ce qui ne semble aucunement déranger le chien. Le petit chemin borde la côte, sur la gauche je discerne les lattes de bois colorées des cabanes de plage, le grondement de la mer est impressionnant,  elle doit être est très haute et violente. L’obscurité est totale mais je sais où je vais, tout droit sur 200 mètres avant de retrouver la lumière émise par le second lampadaire, celui face au vieux bâtiment de la vedette de sauvetage « The old Lifeboat House ». Je marche en aveugle, j’ai fait au moins 10 pauses pipi et deux pour les crottes, c’est facile, on s’en rend compte au tremblement de la laisse.

J’aurais dû, si tout s’était déroulé comme mon père le voulait, avoir cours à l’université aujourd’hui, mais tout n’est pas calibré dans la vie. J’aurais du être encore avec ma copine, la tenir par la main, la regarder avec amour, la désirer avec fougue.
Je suis sûr que j’aurais mieux parlé anglais en quatre mois immersifs, oui c’est évident. Hier, je suis allé à Clacton à l’agence pour l’emploi, toucher comme toutes les semaines depuis octobre mes quatorze livres cinquante en liquide. Tu fais la queue, un gars derrière la vitre du guichet tamponne ton carnet de chômeur et te donne tes sous. Le bonheur en quelque sorte.

Jeudi 10 août 1939
Samedi dernier mon père a emmené sa copine diner à l’hôtel Frascati, huit jours auparavant c’était au casino Marie-Christine, c’est la grande classe. Il fait beau en ce début août 39. À la descente du tram ils se sont bécoté à l’angle des rues Joffre et Condé, pile-poile devant l’épicerie Dubuffet. Suzanne a tout vu, bien planquée entre le rayon fruits et les fromages dégoulinants. Elle ne dira rien à Gustave, une amourette de jeunesse c’est attendrissant mais on ne sais pas ce que cela deviendra pense-t-elle.

Livret Militaire097Suzanne est mariée depuis vingt ans, c’est une femme au foyer qui s’occupe sans mot dire de son fils unique et de son mari Gustave. Je doute qu’ils soient heureux, Suzanne reste souvent seule le week-end, Gustave préférant le gabion, les canards et ses copains de la Grande Guerre. Comme il était mécanicien, l’armée du Nord et du Nord-Est l’avait à plusieurs reprises envoyé sur les zones de combats pour réparer camions et taxis en panne. Rampant sous le feu des balles et le déferlement des bombes, il allait bricoler les engins pour qu’ils repartent tenter de mettre la pâtée aux «casques à pointes».

Gustave chasseJe ne sais pas comment il en avait réchappé, mais toujours est-il que je pense que sa femme le gonflait sérieusement et que toute opportunité pour fuir le domicile était bonne, tout le contraire de son engagement aux armées.
Les «chiens ne font pas des chats», Papa est aussi mécanicien, il vient de terminer ses études, il est maintenant employé au « Champs d’aviation » et s’occupe de révisions de moteurs, son rêve est de voler sur un Dewoitine D.520. Il en a réglé un sous le grand hangar atelier, un magnifique chasseur pouvant dépasser les 500 kilomètres à l’heure. Depuis de début août, la piste de l’aérodrome est très utilisée, c’est l’effervescence, les nouvelles ne sont pas bonnes, l’Allemagne et son chancelier se montre très menaçant envers la France, on pourrait dire que ça commence à chauffer.

16 août 1939
Papa embrasse tendrement Andrée sur le bord du quai, les yeux sont humides, Andrée a du mal à respirer tellement l’étreinte est forte. Il faut que je parte, je t’écrirai dès que je serais à Londres, ne pleure pas, tu me rejoindra à noël, je te présenterai mes parents. Maintenant il faut embarquer lui dit mon père, dépêche-toi le ferry n’attendra pas. Doucement le bateau glisse dans l’avant-port, passe les digues et finir par disparaître à l’horizon.  Le quai de Southampton est bien vide, vide de vie et d’amour. Cette solitude recouvre mon père comme une vague déferlante. Ce n’est pas un bon jour.

Marcel et Andrée se retrouveront 30 années plus tard, toujours rue de Condé, au numéro un. Ils s’aimeront de nouveau à l’aube du commencement de leur fin.

Épilogue
Mardi 3 septembre 1974, avant de partir pour le Havre.
C’est facile me dit Andrée, quand tu sort de Walton, tu passe devant All Saints Church qui se trouve sur sur Walton road. Roule sur la B1033 jusqu’a Kirby Cross, continue jusqu’à Thorpe-le-Soken. À la sortie du village ne prends pas la direction de Tendring, mais oblique sur la gauche pour prendre Colchester road, puis Main road et Clacton road. Longe Elmstead Market. Cinq kilomètres après, bifurque à gauche sur Boundary road, tu verras l’université à travers les arbres, au fond d’une belle étendue de champs. Là, tu seras arrivé.

1 – lire « Auto-portrait 1978 »
2 – Je crois que mon père n’a jamais vu ces photos.

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