Partir en vacances – L’Espagne

Le hall de départ est bondé, en tout cas pour la taille de l’aéroport. Je pensais ne pas arriver trop tôt et embarquer au plus vite, même en dernier, quelques minutes avant la fermeture des portes, c’est raté. Deux heures à attendre dans la chaleur, le bruit et les odeurs de transpiration, tous bien alignés, prêt à passer en salle d’embarquement. Je me mets à envier ceux qui sont en tête, un comble pour moi qui voulait arriver à la dernière minute, comme un grand voyageur aguerri et pragmatique.

Quelques sièges visées au sol nous narguent, tous occupés par des individus au regard dédaigneux, affirmant leur position privilégiée face à la cohorte des défroqués. De toute façon ces nantis passeront en dernier, pas question de les laisser s’infiltrer dans la file au moment ou celle-ci commencera à s’ébrouer. Ma chemise colle, je tapote mon sac en toile cirée bleu dont la bandoulière me chauffe le cou, je caresse les rondeurs de la sacoche pour m’assurer que le matériel photo est toujours bien en place.

J’aime bien passer un contrôle de douane, à priori on est tous coupables de quelque chose, c’est existant. Comme les clampins devant, je me dépouille de tout objet métallique, ceinture, pièces de monnaie (j’aurais du avoir un porte-monnaie) et autres bricoles douillettement blotties au fond de mes poches entre les bouloches du tissu Denim. Je passe le portique serrant mon froc de la main gauche, tournant la tête vers la droite pour voir le gars préposé au scanner scruter l’écran d’un ordinateur poussiéreux sur lequel apparaît la radiographie de mon sac rempli de matériel photo. L’alarme retentit sur la file de gauche, Nina est stoppée net, son regard étonné me cherche dans cette micro panique. Je n’ai pas entendu les bips stridents du portique trop occupé de savoir si le contrôleur savait que je transportais une petite merveille de technologie, un Minox 35 EL de 1974.  Sans un regard pour moi, toute l’attention du voyeur se porte vers Nina, déjà nue pieds, levant les bras au ciel, écartant les jambes, prête à subir une inspection devant la foule moite, compacte, vulgaire et indécente. Même une bouteille d’eau est proscrite avant de passer en salle d’embarquement, alors qu’ils en vendent dans les magasins «free taxes». C’est vrai qu’avec un tel outil j’aurais pu détourner l’avion, partir vers Vladivostok ou Tel Aviv, j’aurais préféré Vladivostok, ça sonne bien Vladivostok. Le temps que je remette ma ceinture, Nina a enfilé ses sandales, cause certaine de la fouille au corps, mon front perle, quelques gouttes de sueur s’aventurent sur mes lunettes et brouillent ma vision, au moins à Vladivostok il ferait moins chaud.

Je suis tombé sur un article la semaine passée sur cette ville, il était dit que si la terre était plate, Vladivostok en serait le bout du monde. Cette perspective visuelle m’enchante, prendre le Transsibérien au lieu de l’avion, entendre le son lancinant et répétitif des roues métalliques claquant sur les jointures des rails, voir défiler des paysages, somnoler en dodelinant de la tête, se perdre dans ses pensées à croire qu’elles ne sont que vérité, sourire à un passager qui vous fixe, assis sur la banquette face à vous et ne parlant aucun langage connu. Vu sa tête, il doit penser que je viens d’occident.

Je me suis égaré quelques secondes dans mes pensées, on va enfin embarquer, une famille visiblement nombreuse est devant moi, trois gosses assis sur leurs bagages en culottes courtes et sandales. Les parents, debout, droit comme des piquets, vêtus comme des « aristos bretons » (je n’ai rien contre les Bretons), cheveux coupés propre et tenue stricte, évoquant le prestige passé d’une France au garde à vous. (J’exagère un peu sur la tenue vestimentaire, ça fait du bien).

M5_034Les gamins jouent à Candy Crush, je dis ça pour faire mon intéressant, je ne sais pas ce que c’est Candy Crush, en tout cas ça m’interpelle. J’ouvre ma sacoche, retire délicatement de sa housse mon petit Minox et fais basculer le volet de protection de l’objectif, j’apprécie la distance à un mètre cinquante, place la bague du diaphragme sur ouverture 2,8, il ne faut pas que je bouge, pour les enfants ce ne sera pas un problème tellement ils sont dans leur monde numérique, un petit cadrage rapide et hop la photo est prise. Le déclencheur rouge est très sensible, une légère pression suffit pour prendre la photo, au début c’est déroutant, mais on s’y fait très vite et surtout cela ne fait aucun bruit.

On viens juste d’embarquer, Nina est à coté du hublot et moi à coté de Nina. J’ai les genoux collés sur le dossier du siège de devant, je cherche à m’attacher, le passager précédent devait être maigre, ou alors c’est moi qui suis gros. J’observe la steward faire des gestes incompréhensibles au milieu de l’allée centrale, tourniquets des bras, gesticulations du bout des doigts en direction des placards de rangement. L’apothéose arrive quand l’hôtesse de l’air met un gilet de sauvetage et tire sèchement des cordons vers l’avant, les deux pouces bien crochés dans les anneaux du déclencheur de gonflage. Rien ne se passe mais cela rassure tout le monde, on est en sécurité. L’avion commence à s’ébrouer et se dirige vers le bout de piste pour tourner dans la direction du vent, le commandant prend la parole et nous raconte des trucs impossible à comprendre, les hauts parleurs crachouillent des mots, tantôt en Français, en Espagnol et en Anglais. Exactement comme dans le film «les vacances de Monsieur Hulot», de et avec Jacques Tati. Si on arrive en Espagne, ce sera un miracle.

Un avion c’est bien fait, mais pas toujours. Comme tout le monde je tends la tête vers le hublot, par dessus l’épaule légèrement dénudée de Nina pour apercevoir ce qu’il y a à l’extérieur. Si l’on s’y prend bien, on voit le monde comme rarement, un vrai décor de train électrique, comme quand on était petit. Des bosquets, des routes, des maisons, des villes, des forêts, des montagnes. J’ai toujours en mémoire cette fois où, partant de Cartagena de Indias en Colombie, je suis passé au dessus de la Cordillère des Andes pour rallier Bogota, l’avion était haut, mais la montagne aussi, j’avais l’impression que je pouvais la toucher, j’apercevais de petites fumées sortir de la forêt immense, je discernais quelques chemins reliant d’épars habitats, le soir tombait, des lumières s’allumaient. Une partie du monde était à mes pieds et je ne pouvais m’y arrêter.

Donc.. un avion c’est pas toujours bien conçu. Particulièrement pour notre vol vers l’Espagne, les concepteurs n’avaient peut-être pas bien suivit les plans. Disposer les sièges entre chaque montant de séparation de hublots est en soit est étrange, mais encore plus fort, le gars préposé à percer les trous pour encastrer les hublots devait être un nain ou un dangereux névrosé. Ajuster le hublot à hauteur d’épaule, c’est très fort. Je vous laisse imaginer les contorsions pour tenter de voir à l’extérieur.

J’aurais du partir à Vladivostok.

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