Les cuisses de Marie

1970

Vendredi 3 juillet

Cet après-midi les cantonniers ont tendus des ampoules de part et d’autre de la place de l’église, poussant même la décoration jusqu’à la salle des fêtes à côté des grilles du cimetière. Il est 22 heures, on est tous dehors pour voir les belles lumières vertes, rouges, bleues et jaunes éclairer la place et le monument aux morts. 400 noms gravés sur le marbre brillent au rythme des oscillations des guirlandes.

Il fait bon, la journée a été sans soleil, d’un ciel gris sombre et opaque. Le jour a fait place à la nuit, c’est le début des grandes vacances.

Je me balance sur les énormes chaines accrochées aux bittes de granit fermant les côtés de la place. Mon ombre se reflète sur la façade de l’épicerie de Madame Lorite. Avec les va-et-vient, la lumière projette ma silhouette tantôt monstrueuse léchant la vitrine et montant jusqu’à la gouttière ou se rapetissant jusqu’à disparaître dans le caniveau.

Le souffle tiède du vent en ce début juillet fait flotter le col de mon polo, remonte sur mon cou fraîchement tailladé par le rasoir de Monsieur Germanicus, le coiffeur homme en face de la boulangerie Duchemin où les « Gaches » sont encore meilleur que chez Cahorel.

Germanicus, est un vieux bonhomme aux traits fins, joues creuses et la peau blanche. Une petite moustache fine à la Clark Gable et des cheveux gominés d’un noir profond comme passés au cirage à chaussures lui donnant un air encore plus désuet que son salon de coiffure. Même les vieilles tondeuses à mains oxydées semblent plus jeune que lui.

Le plus terrible, c’est quand à la fin de la coupe il joue de son « coupe chou » avec maladresse, tailladant la peau avec célérité. Sans excuses préalables il entreprend de stopper les hémorragies en humectant entre ses lèvres le papier à cigarette sorti tout droit de sa poche de blouse, pour finir par en plaquer des morceaux sur la peau scarifiée des clients pétrifiés.

Ça me fait penser que je n’ai pas encore enlevé celui qui est collé sur le lobe de mon oreille gauche. Il est tout durci par le sang séché et la salive évaporée.

Coco m’appelle pour aller faire un tour à la salle des fêtes, Monsieur le curé et une dizaine de bénévoles dont ma tante, s’activent pour les derniers préparatifs avant les festivités de demain. L’estrade est installée au fond de la pièce, des fleurs en papiers pendent sur des tentures pourpres encadrant la scène. Un gros crucifix surplombe l’ensemble, Jésus nous regarde, penché vers l’avant, la tête et les pieds maculés de poussière, des araignées ont tissé leurs toiles entre ses genoux. Au milieu de cette scène trône le piano droit du presbytère, ma tante jouera demain la « Marche Turque » avant la remise des prix de l’école Notre Dame, la dernière année avant qu’elle ne devienne mixte, une révolution.

J’ai des fléchettes dans la poche, des belles fléchettes en bois avec des ailettes en plume. J’en ai quatre que j’ai acheté aux « Nouvelles Galeries ». Les pointes me grattent la cuisse et la doublure de mon pantalon commence à se trouer. Je me place avec Coco à l’entrée de la grande cour, je lui en passe deux. On vise avec force le battant gauche de la porte de la salle, la distance est d’environs 10 mètres. C’est génial, on voit à peine la trajectoire des fléchettes dans la nuit, on a fait mouche tous les deux… en plein milieu, juste au-dessus du carreau. On a pas bien compris ce qui s’est passé quant on a lancé notre deuxième salve, le battant s’est ouvert et les fléchettes ont traversé la salle pour achever leur trajectoire, s’encastrant dans le piano et la tenture. Le tout devant les yeux médusés de ma Tante et du curé Adam. Bref, je n’ai plus de fléchettes, mais on a eu en échange les foudres du saint homme.

Samedi 4 juillet.

Ce n’est pas trop le moment de roder du côté de la salle des fêtes, j’ai passé la matinée à me faire tout petit, en évitant ma Tante Charlotte. De toutes façons, j’ai une mission à accomplir.

Le temps a complètement changé depuis hier, il fait maintenant très beau, chaud et humide, on transpire sans bouger. Tout est collant, la toile cirée de la cuisine, la rampe de l’escalier, les vieilles pierres du sol, mon front, mon slip et mes arpions. Un temps à ne rien faire, juste s’allonger à l’ombre.

J’ai rejoint Coco et mon frère Philippe au fond du jardin, sous le gros murier, on est assis en tailleur. Philippe a apporté une bouteille de « Vittel Délice » pas très fraîche que nous buvons doucement au goulot. Je suis souvent avec eux, malgré mes quatre ans de moins, c’est parfois un handicap. Je suis plus souvent avec Coco qu’avec mon frère, c’est certainement normal. Philippe est plus sérieux, moins délirant que Coco, c’est avec lui que je fais des bêtises. Monter par effraction dans le clocher de l’église pour entendre sonner l’Angelus, escalader les remparts du chateau, visiter le donjon par une porte dérobée.

Mais pour le moment c’est Philippe qui détient les clés du paradis : pénétrer dans le grand bâtiment du fond du jardin. C’est une sorte de grange, qui clôture le parc de ma Tante et qui longe la rue Croix-d’Épines. Si on a ces clés on peut sortir dans cette rue sans avoir à retraverser tout le jardin. Et surtout sans que les adultes soient au courant de nos allées et venues.

L’intérieur du bâtiment est à l’abandon. Sur sol en terre battue, on trouve des vieux cartons avec des souvenirs de famille. Mes parents y on entreposé pas mal de choses, des papiers, des meubles et divers trucs moches qui me rappellent de mauvais moments. À certains endroits, il y a tellement de poussière qu’on a même pas envie de fouiller.

Sur les murs il y a encore d’anciennes mangeoires à chevaux où s’accroche des restes de paille semblable aux longs cheveux de vieilles femmes aux chignons défaits.

Surplombant la grange, un étage bricolé de poutres fixées de part et d’autres des murs. Des poutres qui ressemblent plus à des branches, aucune n’est droite, elles sont noueuses et tordues. Sur ces poutres quelques planches retiennent les restes de bottes de pailles qui jadis avaient dû servir de fourrage aux animaux.

Dans le bâtiment il fait plus frais qu’à l’extérieur, on s’y sentirait presque bien. Avec la clé dérobée à ma Tante Charlotte, Philippe ouvre la porte coulissante donnant sur la rue Croix-d’Épines, je sais ce que je dois faire, je vais chercher Marie.

Marie habite rue du Vieux Presbytère, pour aller chez elle je pourrais passer devant l’église, la contourner par la droite et me retrouver devant la salle des fêtes, avant de prendre la très étroite rue Marotel. Seulement ce n’est pas une bonne idée, je ne retournerai à la salle des fêtes que ce soir pour la représentation. Je choisis donc de me rendre chez Marie en remontant la rue Bottin-Desylles, puis en tournant à gauche en face de la maison de Barbey d’Aurévilly.

Marie m’attend, je la vois, elle est à sa fenêtre. D’un signe de tête elle me dit de l’attendre, je m’adosse au mur face au cimetière, je suis à l’ombre, j’allume une « Stuyvesant » que j’ai piqué à Tata Cocotte.

Marie arrive vers moi avec un grand sourire, les yeux pétillants, elle est presque belle dans sa mini jupe bien ajustée.

Je marche en silence à ses cotés en remontant la rue, je lui dis juste que les gars sont la haut et qu’ils l’attendent. Marie est un peu ronde, je devine ses seins sautiller sous sa chemise, elle n’a pas de soutien gorge. L’air a des senteurs d’été et des effluves de parfum féminin.

Je jette ma cigarette avant de passer devant Germanicus, de toute façon j’ai tiré tellement fort dessus qu’elle s’est consumée presque instantanément quand j’ai vu Marie. Je voudrais que la remontée de la rue de Longpré soit interminable, j’aimerais être aussi grand que mon frère.

Nous entrons dans la grange, il fait un peu sombre. J’accompagne Marie jusqu’à l’échelle de meunier menant au foin. Délicatement, sans empressement, comme pour faire languir, elle en gravit doucement les échelons. J’aperçois ses cuisses ronde, son petit slip blanc, ses fesses rebondies, la vue est impressionnante. Dans les chuchotements, les rires étouffés d’un plaisir caché, la vieille échelle remonte doucement pour que je ne puisse l’atteindre.

Je baisse le regard, j’imagine qu’un jour je ferai la même chose. De la paille me tombe sur la tête, je sors du bâtiment.

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