Octobre 1913

L'oncle Louis est arrivé pour une courte visite de 2 jours. Il devait passer nous voir au début de l'été, mais son travail de photographe à la capitale ne lui permit pas. Nous habitons dans la campagne près de Belleville-sur-Meuse, le train de Paris  est arrivé ce matin à 8h30 à Verdun. Mon frère Alphonse est allé chercher tonton à la gare avec la charrette de la tante Mathilde.

 

Il fait beau, l'automne a un arrière-goût d'été, ça tombe bien car Louis nous a promis dans son dernier courrier de faire des clichés photographiques de toute la famille. Nous l'attendons tous dans la cour la ferme, impatients de voir et de parler avec l'artiste de la famille, celui qui côtoie des personnalités dans son cabinet photographique de la rue Montorgueil. Pour l'occasion, nous sommes vêtus de nos plus beaux habits, ce qui nous faire rire, ils sont bien rares ces moments-là. Nous avons plus l'habitude des vêtements de travail que de ceux pour les grands événements. D'ailleurs, mon pantalon est trop court, on voit mes chaussettes. Enfin, on aperçoit Alphonse au bout du chemin, le temps est sec, la charrette est à peine visible tant le nuage de poussière qu'elle dégage est opaque.

 

10 heures moins le quart, Louis les bras levés tournoyants dans les airs, pose enfin pied à terre. Nous sommes en émoi, comme des poules autour d'un coq, chacun y va de sa petite phrase, on touche le parisien comme si c'était un monsieur très important, avec de l'éducation. "Mes amis, cet après-midi, tout le monde prendra la pose pour la postérité". Oncle Louis parle comme un "aristo", il a une façon inimitable de dire les phrases, il fait durer les syllabes comme s'il ne voulait pas les lâcher. "Mes aaaamiiis". J'avoue que je suis intimidé, j'attends ce moment depuis quelques mois, depuis que nous avons reçu sa lettre, j'ose à peine lui parler. J'aimerais faire le même métier qui lui, mes parents pense que la photographie n'est pas un métier, plutôt un passe-temps, un "hobby" comme disent les Anglais et qu'il serait beaucoup plus judicieux que je travaille à la ferme. J'aime bien la ferme, mais je rêve d'un autre monde, d'un autre univers. Bien entendu si je partais vers Paris, je reviendrais voir souvent mes parents, je leur écrirais une lettre par mois pour donner des nouvelles de ma vie. J'aimerais aussi partir plus loin, j'ai lu dans "l'Illustration" un article sur "Valparaíso", la vallée du paradis, à l'autre bout du monde au Chili. Plus tard j'irais aussi là bas, faire des photographies des paysages et des gens, je les rapporterais à Paris et je ferais une grande exposition.

 

Mais avant ça, il faut que j'apprenne à faire marcher tout ce fourbi, la chambre sur son pied de bois, l'objectif avec sa lentille et son obturateur, développer les plaques instantanées au "Gélatino Bromure d'Argent", comme c'est inscrit sur les boites de l'oncle Louis. C'est décidé, j'irai l'année prochaine prendre des cours avec tonton s'il le veut bien et si le ciel ne nous tombe pas sur la tête.

 

Pour voir les photographies de l'oncle Louis, cliquez sur l'image ci-dessous.

 

* Ces plaques ont été trouvées dans le bric-à-brac de mon ami Coco.

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