Si Lindbergh m’avait vu.

Toute ma vie j’ai rêvé de voyager, quand j’étais petit, je lisais Jules Verne et son « Voyage au centre de la Terre ». J’avais envie de découvrir l’Islande et de trouver de quel endroit était parti Axel Lidenbrock pour sa fabuleuse aventure. J’ai idéalisé d’autres destinations, autant de lieux où j’aurais aimé me rendre, en fermant les yeux je transportais mon imaginaire vers l’Amérique latine, le Pérou et… la Manche.

Tout à commencé quand je venais en vacances chez ma tante dans le Cotentin. Ma Tante n’avais jamais voyagé, sauf en Grande-Bretagne. Dans les années précédant la « Grande Guerre », elle avait été « Suffragette » et s’était engagée pour le droit de vote des femmes, bravant Edouard VII et sa répression impitoyable.

Pour venir chez Charlotte, la route paraissait longue pour un enfant qui n’avait qu’une hâte, arriver à Saint-Sauveur. La Dauphine bleu ciel de papa crachait pourtant toute sa puissance, les villages étaient avalés dans la pétarade du pot d’échappement à double sortie, le crissement des pneus rythmait chaque virage serré et ma mère tremblait à chaque croisement. Bref un voyage de 3h30 qui ressemblait à l’éternité.

Toute famille qui à eu la chance d’avoir une maison de vacances se souvient de l’arrivée, des embrassades et de la répartition des chambres. Papa et maman prenait en général la « chambre bleue », mon grand frère la « chambre rose » avec les cousins. Une chambre de petits ados, pour faire des grandes conneries. Moi, j’avais la « chambre carrelée », juste à côté de mes parents, je trouvais injuste de ne pas être accepté dans cette fameuse « chambre rose », j’étais soit-disant trop petit.

Nos chambres étaient au premier étage, il fallait pour s’y rendre gravir un escalier que je trouvais monumental. Un escalier en colimaçon, si vieux que les marches de pierre étaient érodées par les siècles et les générations d’humains qui les avaient gravies. J’avais la trouille de monter tout seul, surtout qu’avant d’emprunter l’escalier, il y avait un énorme placard enfoncé dans le mur, un placard si immense et si profond qu’on aurait pu y mettre la voiture de papa tout debout. Nous n’avions pas souvent l’autorisation de voir ce qui se trouvait à l’intérieur, de toute façon cet endroit de la maison était sombre, c’était difficile de percevoir le foutoir que ma Tante y entassait. Vieux chiffons, bandelettes de tissus pour entourer les cassis et groseilliers du jardin, cartons et peintures pour préparer les costumes du défilé annuel de la kermesse, boîtes à chapeaux contenant toujours de vielles coiffes de femmes des années 30, des « hauts-de-forme » à armature mécanique repliable et… de la poussière, beaucoup de poussière.

A mi-étage de l’escalier, il y avait une petite porte desservant deux chambres. Celle du fond, la « chambre aux plantes », avec son ramassis de pots contenant des cactus, juchés sur une vielle table face à la fenêtre, d’innombrables cageots à même le sol et deux lits collés en file indienne contre un mur de torchis gris orné de toiles d’araignée bougeant au gré des courants d’air. La première chambre, celle par laquelle il fallait passer pour atteindre la seconde, s’appelait « la chambre aux cartes ». Ma tante l’avait décorée en remplacement d’un douteux papier peint par des cartes du monde collées les unes à côté des autres, jusqu’à ce que les murs en soient totalement recouverts. Ces cartes provenaient de la revue « National Geographic », une collection de pays aussi lointains que mystérieux.

Pour bien voir ces cartes il fallait monter sur le lit double et écraser des pieds le gros édredon pourpre. Dans un crissement de ressorts, la démarche digne d’un cosmonaute de l’Union Soviétique en apesanteur mes mains s’appuyant sur le mur, je collais mon nez sur des mondes inconnus et les voyages commençaient. Tout au moins quand nous pouvions accéder à la chambre.

En général, les étés où nous étions à Saint-Sauveur-le-Vicomte, les sœurs de maman et leurs maris prenaient possession des lieux, comme si la situation géographique dans la bâtisse donnait une importance capitale au rang social familial. Il nous faut la « chambre aux cartes ».

Nanon et son mari Jacques, ou tata Cocotte et son énigmatique mari Stanislas.

Nanon, la sœur ainée de maman avait épousé un notable havrais, un directeur d’une importante société de BTP, tonton Jacques. Mes parents avaient d’ailleurs décidés que tonton serait mon parrain. Jacques adorait sa femme, il aurait fait n’importe quoi pour elle, il était élégant, mince et relativement petit, elle était assez grande et enveloppée, comme les belles femmes de cette époque. Un couple à la « Dubout ».

Tata Cocotte, la cadette, était une Pin-up au volant de sa Simca 1000 blanche. Anne-Marie ressemblait à la star du moment, Brigitte Bardot. Pour faire scintiller l’étoile Cocotte, il y avait Stan,  un mari énigmatique.

Je ne me souvient plus tellement de son visage, certainement parce que je ne l’ai pas vu souvent. Stan travaillait à l’ONU, ou tout de moins on disait qu’il y travaillait, toujours à l’étranger et rarement en Normandie. Stan et Cocotte avaient vécu en Afrique, Stan racontait qu’il y faisait si chaud, qu’il aurait pu faire cuire des œufs sur le ventre de sa femme. J’étais impressionné par cette possibilité et me demandais tout de même si c’était plausible. Chaque fois que nous allions à la plage je regardais le joli ventre de ma tante, il ne portait aucune sorte de brûlure apparente.

Dans le Cotentin, il fait toujours chaud, certainement comme en Afrique, au plus quelques orages violents venus chasser provisoirement un soleil de plomb, un ciel sans nuages dans une moiteur envoûtante. Juillet, août : 60 jours semblables à un pur plaisir.

Tous les cousins et mon frère ont décidé de partir à la plage, il n’est pas tard, tout au plus 10 heures du matin, le soleil est déjà très haut, nous devons être mi-juillet. Je suis accepté dans le groupe; incroyable! Il faut préparer l’expédition, tout le monde s’affaire, à quoi on ne sait pas trop. Nicolas tourbillonne et parle beaucoup, Kiki essaie de placer un mot d’humour avec son bégaiement habituel, Florence ne dit rien, mais son beau regard jauge la troupe. Moi je suis totalement excité à l’idée de partir à l’aventure. La plage est loin de Saint-Sauveur, 15 kilomètres, j’ai entendu que nous allions passer par la vieille route de Portbail, on y croise moins de voitures et en plus on traverse la forêt.

En sortant du bourg, nous passons sous le pont de chemin de fer, à notre droite, la vielle distillerie nous regarde lugubrement, encore quelques centaines de mètres de faux plat, le passage devant la fabrique de couteaux et nous bifurquons vers la route de la forêt. J’ai déjà l’impression d’être loin de la maison, mon vélo demi-course, bleu comme la voiture de papa me donne des ailes, je pédale avec plaisir. Notre groupe est disparate, le verbe prévaut sur le sport, je suis en avant du peloton et je rêve à l’arrivée tout en humant les parfums de l’été, les odeurs de poussière, de fleurs, d’herbe. Je sens sur ma peau la puissance du soleil, il faut chaud, le goudron de la route colle aux pneus. J’aime les caresses successives du vent, tantôt brûlant, tantôt rafraîchissant, les bruits de roues libres et d’animaux alentours.

L’arrivée est en vue, nous sentons maintenant l’air salin, le vent est plus frais, on glisse doucement le long du havre de Saint-Lô-d’Ourville où le sable a remplacé la terre. Après une dernière déclivité, la rue de la Mer est enfin devant nous, longue et rectiligne comme l’horizon.

Quant on atteindra l’horizon, on sera au bout du monde.

La mer s’étire à l’infini, on a l’impression d’avoir fait un très grand voyage pour contempler la plage de Lindbergh. On raconte que l’aviateur l’a survolé à la fin de son périple atlantique. Cette histoire n’est certainement pas vrai, mais elle me fait rêver.

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